CETTE CRISE POLITIQUE QUI CONTINUE DE RODER…, par François Leclerc

Billet invité.

La crise continue de roder, mais avec une nouveauté, pas question de renouveler l’épisode grec, qui fait figure de repoussoir ! Le processus s’installe dans la durée, et la montée en puissance de la crise politique, qui tient le devant de la scène, s’accommode de solutions de fortune. La fragilité n’est pas réservée au seul système financier.

À la logique de démantèlement bien entamée, il est tenté d’opposer une dynamique dont le simple énoncé suscite un incontestable scepticisme. Les dirigeants européens ont pris une telle habitude de se réfugier derrière les mots ! Comment et où trouveraient-ils la clairvoyance et la force lui donnant corps ? Ce n’est pas en regardant du côté allemand, où tout se joue, que l’on peut y voir encore clair. Que faut-il attendre de la tentative d’autorités qui tentent de remettre sur pied une Grande coalition déjà qualifiée de « coalition des perdants » en Allemagne ?

Au terme de cinq journées de tractations difficiles, dont une dernière session de 24 heures non-stop, Angela Merkel et Martin Schulz sont parvenus vendredi matin à un pré-accord sous forme d’un compromis salué sans tarder par Jean-Claude Juncker. Un document de 28 pages va être soumis à la validation des instances dirigeantes des partis, puis à un congrès extraordinaire du SPD le 21 janvier prochain. Les négociations sur le programme de la coalition pourront alors commencer, qui dans le meilleur des cas pourront se conclure fin mars, une fois intervenu un referendum ayant recueilli l’assentiment de la majorité des membres du SPD.

Angela Merkel et Martin Schulz jouent leur dernière carte le dos au mur, ce qui leur donne des chances de réussir. Mais, affichant leur lucidité, 56% des Allemands pensent que la chancelière quittera ses fonctions avant la fin de sa prochaine mandature, si elle y accède, selon un sondage publié par Handelsblatt.
Le pré-accord n’accorde toujours pas la part belle à Martin Schulz, aussi bien à propos de la limitation du nombre des réfugiés qui seront annuellement pris en charge – afin de contenter la CSU – que du refus de créer une « assurance-maladie citoyenne » destinée à réduire les inégalités d’accès à la santé, en contrepartie de quoi les employeurs devront augmenter leur financement des caisses publiques. Les hausses d’impôts pour les revenus les plus élevés n’ont pas été retenus non plus. Par contre le principe d’importants investissements dans l’éducation et les infrastructures numériques a été adopté.

En ce qui concerne le chapitre clé de la politique européenne, le document adopté stipule en s’en tenant à des généralités que le futur gouvernement de coalition œuvrera « en étroite collaboration avec la France pour « la renforcer » et « la réformer ». Et il est question, à un terme non précisé, d’une fusion au sein d’un « budget d’investissement »  de fonds spécifiques consacrés à la stabilisation économique, la convergence sociale et la réforme structurelle de la zone euro. Il est également affirmé que « l’Allemagne est disposée à augmenter sa contribution au budget de l’Union européenne, mais la proposition française de budget de la zone euro n’est pas retenue. Il était difficile de rester l’arme au pied, avec des résultats 2017 de l’Allemagne faisant apparaitre un excédent budgétaire de 38 milliards d’euros !

Le succès des négociations précédentes avec le FDP et les Verts aurait permis au SPD de faire une cure d’opposition ardemment souhaitée par sa base. Cette porte refermée, les dirigeants sociaux-démocrates ont repris la main au nom de leur sens des responsabilités (sans oublier l’attrait que représente pour eux le pouvoir).
Le processus engagé va-t-il être mené à son terme ? Les Sages et les think tanks ne manquent pas, qui vont dans les semaines à venir rivaliser de contributions afin de tenter de peser sur les négociations inter-allemandes. Un groupe d’économistes franco-allemands dans la mouvance d’Emmanuel Macron, parmi lesquels sont déjà annoncés en France Agnès Bénassy-Quéré, Jean Pisany-Ferry, Philipe Martin et Nicolas Veron tirera mercredi prochain. Répondront-ils aux deux questions centrales qui sont largement ignorées dans les débats d’experts : qui au final va supporter les pertes de la crise et comment ? Quelles mesures doivent-elles être adoptées pour combattre les inégalités ? Il est franchement possible d’en douter.